Activisme actionnarial : quand les investisseurs influencent les décisions des entreprises

L'activisme actionnarial est devenu un phénomène incontournable dans le monde de la finance et de la gouvernance d'entreprise. Cette pratique, où les investisseurs cherchent activement à influencer les décisions et les stratégies des sociétés dans lesquelles ils détiennent des parts, a pris une ampleur considérable ces dernières années. De la remise en question des politiques de rémunération des dirigeants à la promotion de pratiques plus durables, l'activisme actionnarial redéfinit les relations entre les entreprises et leurs actionnaires. Mais quels sont les véritables enjeux et impacts de cette tendance croissante ? Comment les entreprises et les marchés financiers s'adaptent-ils à cette nouvelle réalité ?

Émergence et évolution de l'activisme actionnarial

L'activisme actionnarial n'est pas un phénomène nouveau, mais son ampleur et sa sophistication ont considérablement évolué au fil des décennies. Autrefois considéré comme une pratique marginale, il est aujourd'hui reconnu comme un levier d'influence majeur dans le monde des affaires. Les origines de l'activisme moderne remontent aux années 1980, lorsque des investisseurs audacieux ont commencé à contester ouvertement les décisions des directions d'entreprises jugées sous-performantes.

Au fil du temps, l'activisme s'est professionnalisé. Les fonds spéculatifs activistes, en particulier, ont affiné leurs stratégies et développé des expertises pointues dans l'analyse financière et opérationnelle des entreprises. Parallèlement, les investisseurs institutionnels traditionnels, longtemps passifs, ont progressivement adopté des approches plus engagées, notamment sur les questions de gouvernance et de responsabilité sociale des entreprises.

L'essor des technologies de l'information et la mondialisation des marchés financiers ont également joué un rôle crucial dans l'évolution de l'activisme actionnarial. Les investisseurs peuvent désormais coordonner leurs actions à l'échelle internationale et mobiliser rapidement des soutiens grâce aux réseaux sociaux et aux plateformes de communication en ligne.

Stratégies et tactiques de l'activisme actionnarial

Les activistes actionnariaux disposent d'un arsenal varié de stratégies et de tactiques pour faire entendre leur voix et influencer les décisions des entreprises. Ces approches peuvent aller de la simple discussion cordiale avec la direction à des confrontations publiques hautement médiatisées. Examinons les principales méthodes employées par les activistes pour atteindre leurs objectifs.

Campagnes de procurations (proxy fights)

Les campagnes de procurations, ou proxy fights en anglais, constituent l'une des armes les plus puissantes de l'arsenal activiste. Dans ce type de confrontation, l'activiste cherche à obtenir le soutien des autres actionnaires pour faire élire ses propres candidats au conseil d'administration ou pour faire adopter des résolutions spécifiques lors de l'assemblée générale. Ces campagnes peuvent être coûteuses et intenses, impliquant souvent des batailles médiatiques et juridiques.

Un exemple marquant de proxy fight est celui mené par le fonds Engine No. 1 contre ExxonMobil en 2021. Malgré sa petite taille, Engine No. 1 a réussi à faire élire trois de ses candidats au conseil d'administration du géant pétrolier, forçant ainsi l'entreprise à reconsidérer sa stratégie climatique.

Propositions d'actionnaires aux assemblées générales

Les propositions d'actionnaires constituent un moyen plus direct et moins conflictuel pour les activistes de faire entendre leur voix. Ces propositions, soumises au vote lors des assemblées générales, peuvent porter sur une large gamme de sujets, allant de la gouvernance d'entreprise aux politiques environnementales et sociales.

Bien que ces propositions ne soient généralement pas contraignantes, elles peuvent exercer une pression significative sur la direction de l'entreprise, surtout lorsqu'elles recueillent un soutien important des actionnaires. Par exemple, en 2021, 61% des actionnaires de Chevron ont voté en faveur d'une proposition demandant à l'entreprise de réduire ses émissions de gaz à effet de serre, envoyant un signal fort à la direction sur l'importance des enjeux climatiques.

Lobbying auprès des conseils d'administration

Le lobbying direct auprès des membres du conseil d'administration est une tactique plus discrète mais souvent efficace. Les activistes cherchent à établir un dialogue constructif avec les administrateurs, en présentant leurs analyses et leurs recommandations pour améliorer la performance de l'entreprise. Cette approche peut parfois conduire à des changements significatifs sans nécessiter de confrontation publique.

Un exemple de lobbying réussi est celui de ValueAct Capital auprès de Microsoft en 2013. Le fonds activiste a obtenu un siège au conseil d'administration et a joué un rôle clé dans la transformation stratégique de l'entreprise, notamment dans son virage vers le cloud computing.

Utilisation des médias et réseaux sociaux

Les activistes modernes exploitent habilement les médias traditionnels et les réseaux sociaux pour faire passer leur message et rallier le soutien d'autres investisseurs. Les campagnes médiatiques bien orchestrées peuvent exercer une pression considérable sur les entreprises en influençant l'opinion publique et en attirant l'attention sur les problématiques soulevées par les activistes.

L'utilisation des réseaux sociaux, en particulier, a révolutionné la manière dont les activistes communiquent. Des plateformes comme Twitter permettent aux investisseurs de diffuser rapidement leurs messages et de mobiliser des soutiens à grande échelle. Par exemple, lorsque Elon Musk a lancé son offre d'achat sur Twitter en 2022, il a largement utilisé la plateforme elle-même pour communiquer directement avec les investisseurs et le public, illustrant le pouvoir des médias sociaux dans les campagnes d'activisme moderne.

Acteurs clés de l'activisme actionnarial

L'écosystème de l'activisme actionnarial est composé d'une diversité d'acteurs, chacun avec ses propres motivations, ressources et méthodes d'action. Comprendre ces différents protagonistes est essentiel pour saisir la dynamique complexe de l'activisme dans le monde des affaires contemporain.

Fonds spéculatifs activistes (ex: elliott management, third point)

Les fonds spéculatifs activistes, ou hedge funds activistes, sont souvent considérés comme les acteurs les plus agressifs et les plus visibles de l'activisme actionnarial. Ces fonds, tels qu'Elliott Management, Third Point ou Pershing Square Capital Management, se spécialisent dans l'identification d'entreprises qu'ils jugent sous-évaluées ou mal gérées. Leur objectif est de générer des rendements élevés en poussant ces entreprises à des changements structurels ou stratégiques majeurs.

Ces fonds disposent généralement de ressources importantes et d'une expertise pointue en analyse financière et opérationnelle. Ils n'hésitent pas à lancer des campagnes publiques agressives pour faire valoir leurs points de vue. Par exemple, Elliott Management a mené des campagnes retentissantes contre des géants comme AT&T, Twitter et Samsung Electronics, poussant ces entreprises à des restructurations significatives.

Investisseurs institutionnels (ex: BlackRock, vanguard)

Les grands investisseurs institutionnels, tels que les fonds de pension, les compagnies d'assurance et les gestionnaires d'actifs comme BlackRock ou Vanguard, jouent un rôle de plus en plus important dans l'activisme actionnarial. Bien que traditionnellement plus discrets que les fonds spéculatifs, ces acteurs exercent une influence considérable en raison de la taille massive de leurs portefeuilles.

Ces dernières années, de nombreux investisseurs institutionnels ont adopté une approche plus active, en particulier sur les questions de gouvernance d'entreprise et de durabilité. Par exemple, BlackRock, le plus grand gestionnaire d'actifs au monde, a publiquement appelé les entreprises à prendre en compte les risques liés au changement climatique et à améliorer la diversité au sein de leurs conseils d'administration.

L'engagement des grands investisseurs institutionnels sur les questions ESG a considérablement renforcé le poids de l'activisme actionnarial dans ces domaines.

Organisations non gouvernementales (ONG)

Les organisations non gouvernementales jouent un rôle unique dans l'écosystème de l'activisme actionnarial. Bien qu'elles ne soient généralement pas des investisseurs importants en termes de capital, elles utilisent souvent leur expertise et leur influence médiatique pour attirer l'attention sur des questions spécifiques, notamment environnementales et sociales.

Des ONG comme Greenpeace ou Amnesty International ont développé des stratégies d'actionnariat engagé, achetant des actions d'entreprises pour pouvoir participer aux assemblées générales et y soulever des questions critiques. Cette forme d'activisme, souvent qualifiée d' activisme éthique , vise à pousser les entreprises à adopter des pratiques plus responsables et durables.

Actionnaires individuels influents

Bien que moins fréquents, les cas d'activisme menés par des actionnaires individuels peuvent avoir un impact significatif, surtout lorsque ces individus jouissent d'une notoriété ou d'une expertise particulière. Des investisseurs comme Carl Icahn ou Warren Buffett ont souvent utilisé leur influence et leur réputation pour pousser des entreprises à des changements stratégiques.

Ces actionnaires influents peuvent parfois mobiliser rapidement le soutien d'autres investisseurs et attirer l'attention des médias sur leurs causes. Leur impact peut être disproportionné par rapport à leur participation réelle dans l'entreprise, en raison de leur crédibilité et de leur capacité à façonner l'opinion publique.

Impacts de l'activisme sur la gouvernance d'entreprise

L'activisme actionnarial a profondément transformé la gouvernance d'entreprise au cours des dernières décennies. Son influence s'étend bien au-delà des cas individuels, façonnant les pratiques et les normes de gouvernance à l'échelle globale. Examinons les principaux domaines où l'impact de l'activisme se fait le plus sentir.

Restructurations et cessions d'actifs

L'un des objectifs fréquents des campagnes activistes est de pousser les entreprises à se restructurer ou à céder des actifs considérés comme non essentiels ou sous-performants. Ces actions visent à simplifier la structure de l'entreprise, à améliorer son efficacité opérationnelle et à libérer de la valeur pour les actionnaires.

Par exemple, sous la pression d'activistes, des conglomérats comme General Electric ou Siemens ont entrepris des scissions majeures, séparant leurs activités en entités distinctes. Ces restructurations peuvent conduire à une meilleure focalisation stratégique et à une valorisation plus élevée des différentes parties de l'entreprise.

Changements dans la composition des conseils d'administration

Les activistes cherchent souvent à influencer la composition des conseils d'administration, arguant que de nouveaux administrateurs peuvent apporter des perspectives fraîches et une expertise nécessaire. Ces changements peuvent aller de l'ajout d'un ou deux nouveaux membres à un renouvellement complet du conseil.

L'impact de ces changements peut être profond, modifiant l'orientation stratégique de l'entreprise et sa culture de gouvernance. Par exemple, lorsque le fonds activiste Engine No. 1 a réussi à faire élire trois de ses candidats au conseil d'ExxonMobil en 2021, cela a marqué un tournant dans l'approche de l'entreprise vis-à-vis des enjeux climatiques.

Modifications des politiques de rémunération des dirigeants

La rémunération des dirigeants est un sujet récurrent dans les campagnes d'activisme actionnarial. Les activistes poussent souvent pour un meilleur alignement entre la rémunération des dirigeants et la performance de l'entreprise, ainsi que pour une plus grande transparence dans les politiques de rémunération.

Ces efforts ont contribué à l'évolution des pratiques de rémunération, avec une tendance vers des structures de rémunération plus liées à la performance à long terme et à la création de valeur pour les actionnaires. Par exemple, suite à des pressions activistes, de nombreuses entreprises ont introduit des clauses de clawback permettant de récupérer des bonus en cas de performance financière révisée à la baisse.

Adoption de pratiques ESG (environnement, social, gouvernance)

L'activisme actionnarial a joué un rôle crucial dans la promotion des pratiques ESG au sein des entreprises. Les investisseurs, en particulier les grands institutionnels, exercent une pression croissante sur les entreprises pour qu'elles améliorent leur performance en matière de durabilité environnementale, de responsabilité sociale et de gouvernance.

Cette pression a conduit à des changements significatifs dans de nombreuses entreprises, allant de l'adoption d'objectifs de réduction des émissions de carbone à l'amélioration de la diversité au sein des conseils d'administration. Par exemple, sous la pression d'investisseurs activistes, des géants pétroliers comme Shell et BP ont annoncé des plans ambitieux pour réduire leur empreinte carbone et investir dans les énergies renouvelables.

L'activisme ESG ne se limite plus aux questions environnementales ; il englobe désormais un large éventail de problématiques sociales et de gouvernance.

Cadre juridique et réglementaire de l'activisme actionnarial

L'encadrement juridique et réglementaire de l'activisme actionnarial varie considérablement selon les pays et les juridictions. Cependant, certaines tendances générales se dégagent, reflétant l'évolution des perceptions et des pratiques en matière de gouvernance d'entreprise.

Aux États-Unis, berceau de l'activisme moderne, le cadre réglementaire s'est progressivement adapté pour faciliter l'engagement des actionnaires. La règle 14a-8 de la Securities and Exchange Commission (SEC), par exemple, permet aux actionnaires de soumettre des propositions pour les assemblées générales, à condition de remplir cert

ains critères d'éligibilité. Cette règle a joué un rôle crucial dans le développement de l'activisme actionnarial.

En Europe, la directive sur les droits des actionnaires (SRD II) a renforcé les droits des actionnaires et encouragé leur engagement à long terme. Elle impose notamment aux investisseurs institutionnels de publier leur politique d'engagement et de vote, renforçant ainsi la transparence des pratiques activistes.

Cependant, certains pays ont mis en place des mesures pour limiter ce qu'ils perçoivent comme des excès de l'activisme. Par exemple, la France a introduit en 2014 la loi Florange, qui double automatiquement les droits de vote des actionnaires de long terme, une mesure vue comme un frein à l'activisme de court terme.

Le débat sur l'encadrement de l'activisme reste vif. Certains argumentent pour un renforcement des règles, craignant que l'activisme ne nuise à la stabilité des entreprises. D'autres, au contraire, estiment que l'activisme joue un rôle positif dans la gouvernance d'entreprise et que trop de restrictions pourraient étouffer ce contre-pouvoir utile.

Études de cas d'activisme actionnarial

Pour mieux comprendre l'impact et les mécanismes de l'activisme actionnarial, examinons quelques cas emblématiques qui ont marqué l'histoire récente du monde des affaires.

Affaire Danone-Emmanuel faber (2021)

L'éviction d'Emmanuel Faber de la tête de Danone en 2021 est un exemple frappant d'activisme actionnarial en France. Faber, reconnu pour son engagement en faveur d'un capitalisme plus responsable, avait fait de Danone la première société cotée française à adopter le statut d'entreprise à mission.

Cependant, face à des performances financières jugées décevantes, deux fonds activistes, Bluebell Capital et Artisan Partners, ont lancé une campagne pour obtenir son départ. Ils critiquaient la stratégie de Faber, estimant qu'elle privilégiait les objectifs sociaux et environnementaux au détriment de la création de valeur pour les actionnaires.

Malgré le soutien initial du conseil d'administration, la pression des activistes a fini par l'emporter. Faber a été démis de ses fonctions de PDG, puis de président du conseil d'administration. Cette affaire a suscité un vif débat en France sur l'équilibre entre performance financière et responsabilité sociale des entreprises.

Campagne engine no. 1 contre ExxonMobil (2021)

La victoire de Engine No. 1 contre ExxonMobil en 2021 est considérée comme un moment charnière dans l'histoire de l'activisme actionnarial lié au climat. Engine No. 1, un petit fonds d'investissement détenant seulement 0,02% des actions d'ExxonMobil, a réussi à faire élire trois de ses candidats au conseil d'administration du géant pétrolier.

La campagne d'Engine No. 1 s'est concentrée sur l'argument que ExxonMobil n'était pas suffisamment préparé à la transition énergétique, mettant en danger sa performance à long terme. Le fonds a réussi à rallier le soutien de grands investisseurs institutionnels, dont BlackRock, Vanguard et State Street.

Cette victoire a été perçue comme un signal fort envoyé à l'industrie pétrolière sur l'urgence de s'adapter au changement climatique. Elle illustre également comment même un petit actionnaire peut, avec une stratégie bien conçue, influencer significativement la direction d'une grande entreprise.

Bataille Vivendi-Elliot management (2015-2016)

La confrontation entre Vivendi et le fonds activiste Elliott Management entre 2015 et 2016 offre un exemple intéressant d'activisme transfrontalier. Elliott, connu pour ses tactiques agressives, a pris pour cible la stratégie de Vivendi concernant sa filiale italienne Telecom Italia.

Elliott contestait la gestion de Telecom Italia par Vivendi, accusant le groupe français de privilégier ses propres intérêts au détriment des autres actionnaires. Le fonds activiste a mené une campagne publique intense, utilisant les médias et les réseaux sociaux pour faire valoir ses arguments.

Après une bataille de plusieurs mois, Elliott a réussi à obtenir des changements significatifs dans la gouvernance de Telecom Italia, notamment en faisant élire une majorité d'administrateurs indépendants au conseil. Cette affaire a mis en lumière les défis de l'activisme dans un contexte européen, où les cultures d'entreprise et les cadres réglementaires peuvent varier considérablement d'un pays à l'autre.

Intervention de carl icahn chez apple (2013-2014)

L'intervention de Carl Icahn chez Apple entre 2013 et 2014 est un exemple classique d'activisme visant à influencer la politique financière d'une entreprise. Icahn, investisseur légendaire connu pour ses tactiques agressives, a pris une participation importante dans Apple et a immédiatement commencé à faire pression pour un programme de rachat d'actions plus ambitieux.

Icahn argumentait qu'Apple, avec son énorme trésorerie, sous-évaluait ses propres actions et devait donc en racheter davantage pour augmenter la valeur pour les actionnaires. Il a utilisé Twitter comme plateforme principale pour communiquer ses idées, générant une attention médiatique considérable.

Bien qu'Apple n'ait pas cédé à toutes les demandes d'Icahn, l'entreprise a significativement augmenté son programme de rachat d'actions et de dividendes. Cette campagne a illustré comment un activiste peut influencer même les plus grandes entreprises du monde, et a souligné l'importance croissante des médias sociaux dans les stratégies d'activisme moderne.

L'intervention d'Icahn chez Apple a montré que même les entreprises les plus valorisées et les mieux gérées peuvent être la cible d'activistes, soulignant la nécessité pour toutes les sociétés cotées d'être préparées à ce type de pression.

Plan du site